Par Robert Kayihura, Directeur de la division Affaires Juridiques & Générales, Ouest, Est, l'Afrique centrale (WECA), Microsoft

Imaginez que vous soyez responsable d’une entreprise multinationale. Il se peut que certains d’entre vous le soient déjà, mais la majorité d’entre nous n’a pas cette chance (ou malchance, selon le point de vue). Mais imaginez que vous soyez le PDG de ‘You Corp’. Vous et votre conseil d’administration voulez  implanter vos affaires dans d’autres pays et vendre votre produit à de nouveaux clients. Dans ce cas de figure, quelles sont les trois choses dont vous devez vous préoccuper pour garantir la réussite de votre entreprise?

Premièrement, la demande. Si votre entreprise n’offre pas quelque chose que les clients veulent, vous pourriez être forcé à repenser vos plans. Supposons que le produit de You Corp est le meilleur dans sa catégorie et que beaucoup de consommateurs veulent l’acheter.

Deuxièmement, vous avez besoin d’une chaîne d’approvisionnement. Au début (ou peut-être toujours) vous devrez importer vos produits et vous devez donc vous assurer que votre nouveau marché ou nouvelle région possède un réseau de transport et une infrastructure douanière pouvant prendre en charge les chargements de votre produit afin que celui-ci arrive dans les rayons des magasins en temps voulu.

Pour certains, le troisième facteur peut surprendre : veiller à ce que votre propriété intellectuelle (PI) soit protégée. La PI est essentielle pour la réussite des affaires, quelque soit le produit ou la géographie. La protection de la PI protège quatre actifs très importants: les brevets (vos inventions); les marques de commerce (les symboles et autres signes qui distinguent votre produit ou entreprise); les secrets commerciaux (les renseignements commerciaux confidentiels qui donnent à votre entreprise un avantage concurrentiel) et les droits d’auteurs (les travaux de paternité qui conduisent à des livres, films et musiques et autres expressions créatives à succès).

‘Mais la PI ne fait qu’acheminer les richesses vers
ceux qui sont déjà riches!’

Non, pas du tout. La protection de la PI est aussi importante pour les jeunes entreprises que pour les grandes entreprises multinationales riches. La protection de la PI est ce qui donne aux petites et jeunes entreprises la confiance de rivaliser avec des sociétés plus établies ; elle donne la garantie que leur investissement de temps, d’efforts et d’argent sera protégé et au bout du compte récompensé par la croissance et la réussite qu’elles méritent. D’ailleurs, la  totalité de la valeur des jeunes entreprises repose souvent sur leur PI, et l’attrait des fonds dépend du degré de protection de cette PI. Par conséquent, la PI est un facteur essentiel pour attirer les investissements extérieurs, ce qui est, après tout, une manière non négligeable de stimuler les économies nationales et régionales non seulement en Afrique mais aussi dans le monde entier.

Prenons par exemple l’industrie pharmaceutique. Il faut environ 14 ans pour lancer un nouveau médicament sur le marché, à un coût d’environ 1.3 milliards $. L’effort en matière de recherche et de développement est non seulement faramineux, mais il comporte aussi de nombreux risques: pour chaque médicament développé avec succès, 50 autres programmes de recherche échouent. Sur 10 médicaments approuvés, seuls 2 génèreront un profit. En substance, la PI permet de garantir l’argent pour développer de nouveaux médicaments qui au bout du compte sauveront des vies et amélioreront la qualité de vie. Ces principes sont vrais pour de nombreuses autres industries; pensez au temps qu’il faut pour concevoir et élaborer une nouvelle voiture, des ordinateurs et programmes logiciels, voire même un nouvel appareil de cuisine.

Études de cas sur la PI en Afrique du sud-est

Créée en 1997, Gringo est une entreprise de mode et de textile éthique basée à Maputo, au Mozambique. Gringo a mis en oeuvre une stratégie très efficace en matière de PI pour protéger tous ses patrons et designs. Grâce à l’enregistrement en bonne et due forme de ses brevets, droits d’auteurs et marques de commerce, Gringo peut s’implanter dans des marchés continentaux et internationaux avec l’assurance que sa PI, qui est la source de ses revenus, sera protégée.

Malheureusement, il y a tant d’inventions, d’idées commerciales, de films, de musiques et d’autres travaux créatifs africains qui ne bénéficient pas de la protection que leurs propriétaires méritent. Je me rappelle du brillant William Kamkwamba du Malawi, qui, il y a environ dix ans à l’âge de 14 ans, a fait sensation dans les médias pour avoir conçu et construit un moulin à vent avec des matériaux de récupération afin de produire de l’électricité pour les appareils électriques de sa famille. Ce qui m’a inspiré dans l’histoire de William, c’est que son ingéniosité est la preuve de l’abondance de talent qui est soit dormant, exploité ou qui passe inaperçu en Afrique.

D’après l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE), les petites et moyennes entreprises représentent plus de 90% de toutes les entreprises et 60 à 70% de tous les emplois dans les économies développées et émergentes à travers le monde. William incarne exactement le talent qui doit jouer un rôle important pour sortir l’Afrique de la pauvreté. Bien qu’il ait depuis publié un livre sur son expérience, et sans doute protégé sa PI comme il se doit, je ne peux m’empêcher de penser que pour chaque William, il y a des dizaines, voire même des centaines de milliers d’entrepreneurs talentueux et ingénieux qui ne protègent pas et donc ne profitent pas de leurs inventions et créativité.

Pour une entreprise qui prévoit d’entreprendre ses propres activités de recherche et développement, une protection efficace de la PI est la seule façon de recouper ces investissements et de garantir une entreprise rentable. Sans protection de la PI, les activités de recherche et développement entreprises par les entreprises américaines diminueraient d’environ 30%. D’après l’OCDE, une augmentation de un pourcent de l’efficacité du système de protection des
brevets d’un pays entraînerait une augmentation proportionnelle de un pourcent des activités R&D. La corrélation entre la protection de la PI et la croissance économique est indéniable.

Quarante-cinq pays africains ont signé l’engagement de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI) à renforcer la protection de la PI dans leurs pays et sur tout le continent. L’OMPI est l’institution officielle des Nations Unies qui se consacre à l’utilisation de la propriété intellectuelle, et dont la mission est de promouvoir le développement dans ses pays membres en proposant des services, une infrastructure, des cadres juridiques ainsi qu’une assistance technique liés à la protection de la PI. Bien que certains progrès aient été réalisés, nous devons faire davantage d’efforts pour accélérer la création et la mise en œuvre de régimes de protection de la PI efficaces. Dans cette nouvelle ère de l’information et de l’informatique, nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir des zones d’impunité pour les voleurs de PI.